Je me souviens : j’étais enceinte de notre deuxième enfant quand nous avons eu un petit accident de voiture. Dès que la nouvelle est arrivée aux oreilles de la famille, au lieu des mots réconfortants attendus, certains ont préféré offrir ces remarques hospitalières : « Fallait qu’ils voyagent à l’étranger pour avoir un accident… bien fait pour eux, au moins ils apprendront quelque chose ! » Depuis, je ressens toujours ce mélange amer et brûlant de malveillance et de jalousie chaque fois que je repense à cette histoire.
Dois-je l’avaler ou le recracher ? C’est la question à chaque fois. Plus bas que ça, il y a le deuil d’un être cher, accompagné d’un doute sur la survie du voisin grincheux et solitaire, comme si on parlait d’un échange d’enfants à la maternité, mais à l’envers. C’est un deuil effrayant et mesquin qui mêle l’acidité à la sacralité du dernier adieu.
Les jaloux pointilleux et compétitifs
Il y a aussi les jaloux pointilleux, qui scrutent avec avidité l’échec de la personne jalousée, tels des vautours. Dès que ça arrive, ils déversent pendant des nuits entières leurs discours méprisants, perfectionnés au fil du temps, à tous ceux qui croisent leur chemin. Ils commencent souvent par un joli paquet, noué d’un ruban de satin d’attente d’une réaction favorable, avec un « tu as entendu ce qui s’est passé ? » qui lance leur monologue dénigrant.
En même temps, ils vérifient avec un gloussement malveillant, à la dérobée, si leur auditoire est prêt à les rejoindre dans la critique.
Face aux succès, aux résultats et aux fruits du travail des autres, le jaloux tourne en réalité sa négativité contre lui-même, comme une magie noire (ou plutôt un bûcher verbal, puisqu’il se ronge de l’intérieur… D’ailleurs, notre langue est si expressive : « je me ronge », « je me mange », « je me bouffe », « je suis en colère »…).
Mais qui n’a jamais vu la jalousie pousser dans son cœur, parfois même une seule fois, comme une mauvaise herbe tenace ? C’est quand on se relâche dans le travail sur soi. « La jalousie, c’est vraiment vilain ! » – on gronde notre enfant serrant fort son doudou, tandis qu’on mord nerveusement nos lèvres en regardant le sac flambant neuf d’un des parents, et qu’on laisse échapper un grognement pincé entre les dents.
La jalousie : une créature mythique métamorphe…
(Jouons un peu avec cette idée !)
Je classerais la jalousie parmi les héros mythiques de mes histoires d’enfance. D’abord avec une majuscule, car je l’imagine comme une personne. Ensuite, dans la catégorie cryptozoologie, qui étudie des créatures dont l’existence n’est pas prouvée mais que des groupes de chercheurs traquent sur la base de rumeurs. Comme le mystérieux Yéti de l’Himalaya ou le dragon aquatique, souvent appelé Léviathan. À mon avis, la Jalousie est une créature mythique métamorphe, aux mains gluantes, qui, contrairement au Satyre qui guette sa proie caché derrière les buissons – de préférence une jeune fille naïve – ne songe pas à se cacher. Au contraire ! Elle pose théâtralement dans des centres commerciaux luxueux, sur des allées ensoleillées, dans des salons brillants, vêtue d’un habit bleu foncé, coiffée d’une coiffure en quiff voyante, avec un sourire provocateur collé au visage. Elle repère les méprisants, les ricanants, les boudeurs, les regards fulminants, les murmures, les rires étouffés, les susceptibles qui se regroupent, les timides qui s’écartent. Puis elle les invite à danser tout en piétinant leur peau sensible, avant de dérober d’un geste larmoyant leur dignité temporairement rangée dans une poche ou un sac, leurs résultats en connaissance de soi, leur bonté et leur générosité. Elle tourne avec eux quelques scènes de « Ceux qui râlent » (avec eux-mêmes, le monde, le fleuriste et même le chien Bodri), puis, quand les plaintes sont moisies et en lambeaux sur le sol, elle s’en va.
Rencontre avec la Jalousie – Effets et symptômes :
- vieillit plus vite que d’habitude (s’inquiète, se fait vieux prématurément…)
- se met en colère et ressent de la haine même face à des succès qui ne l’intéressent pas vraiment, pour lesquels il n’a ni les moyens (compétence, talent), ni le temps ni l’énergie ; pourtant, cette « infection » rend insupportable pour lui la réussite, même minime, des autres
- fait semblant d’être désolé quand quelqu’un subit un dommage, perd une compétition, échoue dans ses projets ou fait faillite, puis rentre chez lui pour ouvrir une bouteille de champagne et célébrer
- les malheurs, échecs et défaites des autres (surtout des adversaires, dans le cas d’un jaloux compétitif) deviennent un délice qu’il savoure pendant des jours.
Selon la psychologie, la jalousie et l’envie sont parmi les émotions les plus fréquentes et les plus anciennes. Ces deux émotions sont étroitement liées à l’agressivité (le jaloux et le envieux développent des pulsions agressives envers la personne jalousée). Vous connaissez sûrement la compétition « qui a l’enfant le plus intelligent ? » ? Elle peut être douloureusement injuste, car elle cache souvent un ego parental soigneusement emballé. Pendant que l’enfant « destiné au succès » lutte pour répondre aux attentes et accumule les succès, il oublie d’être un enfant. Cela crée un manque constant – et bien d’autres sentiments insupportables. Dans cette compétition, l’agressivité alimente l’énergie.
La jalousie ascendante peut même être bénéfique…
Il existe cependant une forme de jalousie que l’on peut qualifier de positive, une sorte de compliment voilé et une auto-suggestion. C’est la jalousie ascendante, où l’on peut entendre la déclaration assumée « je t’envie ». On ressent cela pour des personnes qui partagent nos valeurs et centres d’intérêt, mais dont les succès nous montrent qu’il y a encore place à notre propre évolution.
C’est alors qu’on élève la barre et qu’on prend les réussites des autres comme objectifs à atteindre.
La jalousie est une métamorphe, car elle connaît nos points sensibles (réputation, reconnaissance, être le meilleur dans tous les domaines possibles). Si elle ne parvient pas à nous piéger en frappant un point douloureux, elle persévère et explore patiemment le suivant, puis le suivant… Elle peut surgir en voyant un jeune couple s’enlacer joyeusement ; en observant un bonheur sans raison, enveloppée d’une tristesse et résumée dans un soupir : pourquoi pas moi ? Grâce à sa capacité de métamorphose, elle peut prendre de nombreuses formes et sensations, mais elle agit toujours avec une intention cachée, nous faisant croire que « l’herbe du voisin est toujours plus verte. Elle l’est encore maintenant, tu ne vois pas ? Ça ne t’énerve pas ? » On laisse faire ?











