J’ai grandi dans un environnement où le travail était une valeur fondamentale. Pas seulement parce qu’il apportait de l’argent à la maison, mais aussi parce que la persévérance, la ténacité et l’attitude « on ne se plaint pas, on agit » étaient presque un devoir moral.
Enfant, il était naturel que les adultes soient toujours occupés : dans le jardin, autour de la maison, en cuisine ou au travail. C’est ce que j’ai vu, ce que j’ai appris, et j’en suis encore reconnaissante aujourd’hui. Le travail ne donnait pas seulement des objectifs, il apportait aussi de la fierté et de l’estime de soi, et cette éthique m’a aidée à construire la carrière que j’ai aujourd’hui.
Mais en devenant adulte, j’ai aussi vu le revers de cette médaille. Ce que je prenais pour un exemple était souvent une contrainte. Mes grands-parents travaillaient encore dans le jardin à 80 ans, non pas parce qu’ils adoraient ça, mais parce qu’ils ne savaient pas comment faire autrement que de ne pas se reposer « juste comme ça ».
Et combien souvent on idéalise cette image. « C’est le travail qui le maintient en vie » – ça vous parle ? Souvent, c’est plutôt que le travail est la seule chose qu’ils connaissent pour continuer à vivre, ou qu’ils n’ont tout simplement pas d’autre choix que de faire un travail physique dur même après 80 ans, faute d’aide.
Je trouve cette attitude dangereuse.
D’une part, elle laisse penser que notre valeur dépend uniquement de nos performances. D’autre part, elle nous fait oublier que nous ne sommes pas des machines : on ne peut pas fonctionner en permanence à plein régime. Le repos n’est pas une faiblesse ni une perte de temps, c’est un besoin biologique et émotionnel. Pourtant, beaucoup d’entre nous ressentent une culpabilité intérieure quand un après-midi ne sert à rien de productif.
Pour moi, c’est encore difficile de lâcher prise. Après une période difficile, quand je sens que je pourrais enfin avoir une journée plus légère, ma petite voix intérieure se fait entendre : « Tu ne vas vraiment rien faire ? Tu es là devant la télé alors que tu pourrais laver les rideaux. Quand as-tu passé l’aspirateur pour la dernière fois ? Si tu as tant de temps, ne devrais-tu pas plutôt descendre le tri sélectif ? »
Quand je m’allonge sur le canapé pour une sieste de trente minutes ou que je commande un dîner au lieu de cuisiner, cette sensation que je ne devrais pas persiste. Comme si le repos était quelque chose qu’il faut mériter.
Mais la culpabilité n’apporte rien à notre vie. Elle nous épuise et ajoute un poids inutile. Refuser de se reposer n’est pas un signe de diligence, mais un oubli de nos limites. Et à long terme, cela provoque l’effet inverse : épuisement, symptômes physiques, perte de motivation.
Le premier pas vers le changement, c’est de réaliser que le repos n’est pas synonyme de « ne rien faire ». Prendre du temps pour se régénérer, c’est prendre soin de soi. Quand on est reposé, on est plus performant, plus calme et plus patient – envers les autres comme envers soi-même.
Le deuxième pas, c’est de changer notre regard. Aujourd’hui, quand je ressens de la culpabilité, je me dis : « Tu te reposes maintenant pour mieux avancer ensuite. » Ce n’est pas une excuse, c’est une réalité. Et il est important de ne pas seulement lutter contre ces schémas en soi, mais aussi de faire évoluer cette narration dans nos communautés. Valoriser non seulement ceux qui se poussent à bout, mais aussi ceux qui savent dire non et prendre des pauses conscientes.
Le troisième pas est sans doute le plus difficile : accepter de recevoir de l’aide. La mentalité du « je gère tout seul » est aussi un produit de la culture du surmenage. Pourtant, il n’y a aucune honte à ne pas tout faire seul, à partager ses charges de temps en temps. Au contraire, c’est une vraie force.
J’apprends donc à ne pas culpabiliser quand je me repose. J’apprends que la valeur du travail ne disparaît pas quand je m’autorise à ralentir. Que l’efficacité et l’harmonie ne sont pas opposées, mais complémentaires. Et que notre valeur ne vient pas du fait de toujours faire quelque chose, mais de notre capacité à prendre soin de nous – même quand on ne fait rien.











