Je réfléchis beaucoup ces temps-ci à la direction que prend le monde, et à notre capacité à suivre ce rythme technologique incroyablement rapide.
Dans notre enfance, il était naturel de partir une semaine en camp au bord du lac Balaton, et de ne plus avoir de nouvelles de nos parents avant notre retour, épuisés, le dimanche soir. On ne pensait même pas à les appeler – eux non plus.
Aujourd’hui, en deux clics, l’intelligence artificielle nous dit quoi cuisiner avec ce qu’on a à la maison, rédige nos e-mails polis et prépare les devoirs de maths des enfants. Mais est-ce vraiment bénéfique pour nous ?
Je ne crains pas l’intelligence artificielle. Je la vois plutôt comme un outil qui ouvre de nombreuses possibilités. Elle peut simplifier notre vie, aider à organiser le chaos. Mais cela m’interroge : allons-nous devenir « paresseux » dans notre corps, notre esprit et notre âme si on délègue de plus en plus de tâches et de routines… Est-ce que cela fera avancer notre société et nous donnera plus de temps et d’énergie pour nous-mêmes, ou l’inverse se produira-t-il ?
Quand la machine pense à notre place
Une étude récente du Massachusetts Institute of Technology a précisément exploré cette question. Les chercheurs voulaient savoir ce qui se passe quand on utilise régulièrement l’intelligence artificielle pour écrire, apprendre ou prendre des décisions. Dans l’étude Your Brain on ChatGPT, 54 étudiants ont été répartis en trois groupes : certains travaillaient uniquement avec leurs connaissances, d’autres pouvaient utiliser un moteur de recherche, et un groupe utilisait l’IA.
La tâche était la même pour tous : écrire des essais.
Les chercheurs ont observé les étudiants avec un EEG, et les résultats étaient parlants. Ceux qui utilisaient l’intelligence artificielle montraient une activité cérébrale nettement moindre, surtout dans les zones liées à la mémoire, à l’attention et à la prise de décision. Plus les étudiants déléguaient de tâches à l’IA, moins ils étaient mentalement présents dans leur travail. Plus tard, beaucoup avaient même du mal à se souvenir du contenu de leur propre essai.
Sans surprise, les textes produits avec l’IA étaient moins originaux. Ils étaient plus homogènes que ceux écrits de manière autonome, et à la fin, les participants ressentaient des émotions mitigées. Certains étaient fiers de leur travail, d’autres avaient du mal à en être satisfaits. Cette « crise d’identité d’auteur » peut à long terme affecter la confiance en soi et le plaisir de créer, ce sentiment précieux d’avoir vraiment produit quelque chose.

Un prix à payer, pas en argent mais mentalement
Les chercheurs ont appelé ce phénomène la « dette cognitive ». Cela signifie que si on laisse trop souvent un autre – ici un algorithme – penser à notre place, on finit par perdre cette capacité nous-mêmes. La créativité diminue, la pensée critique s’émousse, car notre cerveau est moins stimulé et les connexions neuronales s’usent. C’est un peu comme un muscle qu’on n’utilise pas assez : il finit par s’atrophier.
Les chercheurs savent aussi qu’on ne peut pas freiner le progrès technologique, ni ne le devrait. Mais il faut apprendre à collaborer consciemment avec lui. Par exemple, utilisons l’IA pour brainstormer, faire des brouillons rapides, mais gardons pour nous le travail essentiel – interpréter, réécrire, façonner. Ainsi, on stimule notre cerveau, on accélère certains processus et on crée des contenus plus créatifs.
Un outil vaut ce qu’on y met de conscience
Si on confie tout le temps notre réflexion à l’IA, notre pensée s’appauvrira insidieusement. Ce n’est pas qu’on deviendra complètement moins intelligent, mais on exercera moins ce qui est notre plus grand trésor : notre cerveau.
C’est tentant de laisser l’intelligence artificielle gérer de plus en plus de choses, mais n’oublions pas que ce sont souvent les tâches difficiles, qui demandent de réfléchir, qui nous font avancer – elles nous apprennent le plus sur nous-mêmes et nourrissent notre monde intérieur. Alors, la vraie question n’est peut-être pas de savoir si l’IA nous rendra plus ou moins intelligents, mais plutôt si on saura trouver la manière de travailler avec elle, pas à notre place, pour ouvrir de nouveaux horizons.











