La dépendance ne ressemble pas toujours à ce qu'on imagine. Elle se glisse dans les habitudes, se cache derrière une façade de vie normale, et parfois — c'est le plus troublant — elle est entretenue par ceux qui nous aiment le plus. Ces trois témoignages de femmes le montrent avec une franchise désarmante.
Le complice silencieux
Nous nous sommes rencontrés à l'université, mon mari et moi. Lui l'a terminée avec mention. Moi, j'ai décroché au bout de deux ans — entre les fêtes et la drogue. Je lui avais dit de trouver quelqu'un de mieux. Il m'a épousée quand même.
Aujourd'hui, nous avons deux enfants. Il est un père formidable, il travaille dur, il aide à la maison, il s'investit. Il préfère que je ne travaille pas — nous n'en avons pas besoin financièrement. Nos amis l'adorent. Moi, ils me tolèrent. Et pour supporter ce sentiment de ne pas mériter ma propre vie, je me mets sous médicaments.
Quand mon médecin a refusé de renouveler mes ordonnances de tranquillisants, c'est mon mari qui s'est chargé de me les procurer. Je lui en étais reconnaissante. Ma sœur, elle, a fini par m'emmener voir une spécialiste. Je m'attendais à ce qu'elle me dise que j'avais simplement trop bien réussi mon mariage. Sa réponse m'a sidérée.
« Quand quelqu'un vous aide à être la pire version de vous-même — droguée, absente, anesthésiée — on n'appelle plus ça de l'amour. On appelle ça de la complicité. Votre mari ne résout pas votre problème, Sofia. Il l'entretient. »
Ces mots tournent encore dans ma tête. Je commence à douter de l'image du mari parfait et irréprochable que je m'étais construite. Et cette remise en question est peut-être la chose la plus saine que j'aie faite depuis longtemps.
Une harmonie de façade
Mon mari ne s'est jamais mêlé de ma vie. Chacun avait ses affaires, ses amis, ses habitudes. À l'époque, ça me semblait idéal. Aujourd'hui, je comprends que c'était surtout du vide.
Il était probablement ce qu'on appelle une personnalité évitante — quelqu'un qui ne voit pas, ou qui choisit de ne pas voir. Car tous les soirs, dès que je rentrais du travail, je commençais à boire. Du rosé bon marché, en cuisinant, en silence. Ça ne se voyait pas vraiment. L'alcool ne m'excitait pas — il m'apaisait. Je fonctionnais.
On dînait ensemble, je me couchais tôt, et je dormais du sommeil des ivrognes bien avant qu'il ne rejoigne le lit. Nous avons vécu comme ça pendant près de huit ans, dans une sorte de paix tranquille et creuse.
C'est mon médecin qui a tout fait basculer : soit j'arrêtais de boire, soit mon foie lâchait. J'ai arrêté. Et c'est là que le mariage s'est effondré — parce que sobre, je ne supportais plus cette vie sans amour, sans élan, sans rien. Je ne saurai jamais si mon mari savait vraiment ce qui se passait. Mais au fond, je crois qu'il s'en moquait.
Le martyr et son rôle
Mon mari sait que j'aime le vin — trop. Alors il a acheté une petite vigne dans le village voisin et s'est mis à faire son propre vin. Pour moi, disait-il. J'ai ressenti à la fois de la gratitude et de la terreur.
Parce que ça voulait dire un accès illimité à l'alcool, sans même la honte de repasser à la supérette avec quatre bouteilles sous le bras. Plus aucun frein. Plus aucune friction.
Tout le monde sait que je bois. Et quelque part, mon mari est dépendant lui aussi — dépendant de son propre rôle. Il est le mari exemplaire que l'on plaint et que l'on admire à la fois, celui qui aime sa femme malgré tout. C'est notre dynamique toxique de couple : lui se complaît dans le martyre, moi je noie ma frustration dans l'alcool. Aucun de nous deux n'a vraiment envie de changer. Et c'est peut-être ça, le plus triste.











