Ces dernières années, l’intérêt pour la santé mentale et les différents états neurodivergents a littéralement explosé. Sur TikTok, Reddit ou dans les podcasts, les contenus sur le TDAH, l’autisme, le trouble borderline ou les comportements narcissiques se multiplient. C’est une excellente nouvelle : enfin, on parle de ces réalités que beaucoup ont subies en silence, incompris et sans aide, pendant des décennies.
Nous avons enfin des mots pour ce qui était autrefois perçu comme de la « bizarrerie », de la « distraction » ou de la « sensibilité excessive ». Ce chemin vers la connaissance de soi et l’acceptation est sans doute l’un des plus grands progrès culturels de ces dernières décennies.
Mais comme toute tendance utile, elle a aussi ses zones d’ombre. La soif de diagnostic — ce besoin de nommer chaque douleur, chaque gêne ou frustration — glisse peu à peu vers une surdiagnostication pathologique.
C’est ce phénomène où ce ne sont plus seulement les professionnels, mais aussi les gens ordinaires qui attribuent des étiquettes — à eux-mêmes, aux autres, souvent sans expertise. Et même si l’intention est souvent innocente ou une forme d’autoprotection, le résultat cause parfois plus de mal que de bien.
Le pouvoir libérateur de la connaissance de soi
Commençons par comprendre pourquoi tout cela est si important. Un vrai diagnostic — posé par un professionnel après des examens, des entretiens et des tests approfondis — peut transformer la vie. Comprendre enfin qu’on n’est pas « paresseux », mais atteint de troubles de l’attention ; qu’on n’est pas « trop sensible », mais autiste ; ou que nos relations ne sont pas « dramatiques », mais marquées par un schéma borderline — c’est une révélation libératrice.
Un diagnostic aide à arrêter de se blâmer, à apprendre à vivre avec certaines difficultés, et à orienter sa vie avec plus de conscience.
Cependant, beaucoup n’y accèdent pas encore. Les listes d’attente dans le public sont interminables, et les consultations privées souvent hors de portée. Dans ce contexte, l’autodiagnostic est une réaction compréhensible : on cherche des repères, des explications à un fonctionnement différent. Une auto-évaluation réfléchie et honnête peut même être une première étape vers la connaissance de soi — à condition de savoir qu’elle ne remplace pas l’aide professionnelle, mais ouvre la porte.
Quand l’étiquette devient une limite
Le problème commence quand l’étiquette remplace le diagnostic. Quand l’attention se tourne moins vers la compréhension que vers la justification. « Je suis comme ça parce que j’ai un TDAH. » « Je ne peux pas faire autrement, je suis borderline. » « Lui, c’est un narcissique, point final. » Ces phrases deviennent souvent des excuses — pour soi ou pour les autres. Mais une étiquette ne décrit jamais une personne entière.
Les catégories psychologiques sont en réalité des outils : des boussoles pour mieux comprendre comportements, réactions et schémas. Mais si on utilise le diagnostic comme un bouclier ou une arme, on perd la capacité d’introspection. Car si tout est attribué à une maladie ou une différence, la responsabilité disparaît : pas besoin d’évoluer ou de changer, puisque « c’est comme ça, point final ».
Pathologiser l’autre
Sur les réseaux sociaux, la tendance à qualifier immédiatement toute personne au comportement blessant ou à la pensée différente de « narcissique », « borderline » ou « toxique » est particulièrement répandue. Cette « psychologie de canapé » est à la fois dangereuse et simpliste. Elle stigmatise des personnes qui n’ont peut-être rien à voir avec un vrai trouble de la personnalité, et déforme aussi la compréhension des troubles mentaux réels.
Si tout le monde est « narcissique », alors personne ne l’est vraiment — le mot perd son sens, et avec lui l’expérience des personnes diagnostiquées. En plus, ce labeling constant polarise les relations : il renforce la logique « moi contre toi » et bloque le dialogue.
Un équilibre entre savoir et humilité
La démocratisation des connaissances sur la santé mentale est une formidable opportunité, mais seulement si on l’aborde avec humilité. C’est bien de lire, de se renseigner, d’avoir des prises de conscience — mais il faut garder en tête que le diagnostic n’est pas une identité, c’est un outil. Il aide à mieux se comprendre, mais ne définit pas qui nous sommes.
La vraie connaissance de soi ne consiste pas à trouver une étiquette qui nous va, mais à comprendre pourquoi elle nous correspond. Et aussi à s’autoriser, soi et les autres, à être plus que son diagnostic.











