Le linoléum du couloir de l'hôpital crissait sous mes chaussons quand je suis sortie de la chambre où le corps de ma mère reposait. L'infirmière m'a dit quelque chose — de prendre mon temps, que ce serait difficile — mais je savais déjà que quelque chose n'allait pas chez moi. Je ne pleurais pas. Je me suis arrêtée devant le distributeur de café, j'ai inséré mes pièces, et mes mains ne tremblaient pas.
Trois ans consacrés à la prendre en charge
Je l'ai soignée pendant trois ans. Je ne l'embellis pas : trois ans à la nourrir, à la retourner dans son lit, à l'endormir le soir comme on le ferait avec un enfant, pendant que ma propre vie s'était mise en pause quelque part dehors. Mes amies sortaient encore, changeaient de travail, voyageaient. Moi, chaque matin, je vérifiiais si elle respirait encore. Quand le médecin a prononcé le mot « avancé », j'ai compris qu'on parlait d'années, pas de mois. Et quelque part, cette nuit-là, assise dans un coin de la chambre d'hôpital pendant qu'elle dormait au bourdonnement des machines, j'ai imaginé pour la première fois ce que ce serait quand ce serait fini.
Les souvenirs d'une mère difficile
Ma mère était une femme compliquée — même à ses funérailles, les proches n'osaient le dire qu'à demi-mot. Elle aimait, mais d'une façon qui blessait. Je me souviens d'un dimanche après-midi, j'avais seize ans, je lui présentais mon premier petit ami. Elle l'a regardé de haut en bas, puis a dit devant lui : « J'espère que tu ne prends pas cette relation au sérieux. » Il est parti quelques semaines plus tard. Mon enfance était faite de ces petits coups de couteau, après lesquels on était censée répondre : merci de t'inquiéter pour moi.
Quand prendre soin devient à la fois amour et fardeau
Quand elle est tombée malade, j'ai cru que c'était ma chance — enfin être bonne pour elle, enfin lui prouver que j'étais digne de son amour. Je lui ai acheté des pyjamas, fait des gâteaux qu'elle mangeait à peine, je lui lisais des histoires le soir même si j'avais du mal à entendre ma propre voix prendre ce ton-là.
Et dans le même temps, je me détestais de plus en plus, parce qu'à chaque petit malaise, je calculais intérieurement si c'était peut-être la fin.
Avant même sa mort, je pensais déjà à la liberté
La dernière nuit dans ce couloir d'hôpital, je ne répétais pas le deuil dans ma tête — j'essayais de me convaincre que j'étais libre.
Le jour de l'enterrement, il pleuvait — banal, je sais, mais il pleuvait vraiment. Debout près de la fosse, j'ai pensé que je n'aurais plus à rentrer chez elle le dimanche, plus à l'entendre me dire comment je m'habille mal, comment je vis mal. Cette pensée m'a tellement terrifiée que j'ai eu la nausée, là, au bord de la tombe. Les gens ont cru que c'était la peine. C'était la honte.
Le soulagement ne signifie pas l'absence d'amour
Quelques semaines plus tard, j'étais assise chez une psychologue — j'y étais allée uniquement parce que ma sœur s'inquiétait que je ne pleure pas assez. Je lui ai parlé de ce soulagement, en attendant qu'elle me juge. Elle m'a simplement dit que c'est très courant chez ceux qui ont soigné un parent difficile pendant des années. Je ne sais pas si ça m'a vraiment soulagée, ou si c'était juste réconfortant d'apprendre que je n'étais pas le seul monstre au monde.
Un an plus tard, la douleur et le soulagement coexistent encore
Un an s'est écoulé depuis. Parfois j'ai envie de l'appeler parce que je vois une robe en vitrine qui lui aurait plu, puis je réalise qu'il n'y a plus personne à appeler, et ça fait mal. Parfois je me réveille la nuit et je ressens du soulagement à l'idée de ne pas avoir à aller la voir le matin. Les deux vivent en moi, côte à côte, dans le même corps — et je ne sais pas lequel dit la vérité sur qui je suis.
La psychologue dit que la culpabilité s'atténue avec le temps. Elle a peut-être raison. Je n'en suis simplement pas encore là.
Est-il normal de ressentir du soulagement après la mort d'un parent ?
Oui. Les psychologues confirment que ce sentiment est très fréquent, en particulier chez les personnes qui ont assuré des soins épuisants sur plusieurs années ou entretenu une relation conflictuelle avec le parent disparu. Ce n'est pas un signe de manque d'amour.
Pourquoi la culpabilité accompagne-t-elle souvent le deuil ?
Parce que nos émotions réelles ne correspondent pas toujours à ce que la société attend de nous face à la perte d'un parent. Quand on ressent du soulagement plutôt que de la tristesse, on peut avoir l'impression d'avoir « mal » réagi — même si cette réaction est profondément humaine.
Comment traverser un deuil compliqué après une relation difficile ?
Un accompagnement psychologique peut aider à mettre des mots sur des émotions contradictoires comme le soulagement, la colère ou la tristesse ambivalente. Comme le montre ce témoignage, consulter un professionnel — même tardivement — peut permettre de se sentir moins seul face à ce que l'on ressent.
Le soulagement après un deuil disparaît-il avec le temps ?
Selon les professionnels de santé mentale, la culpabilité et les émotions contradictoires liées au deuil ont tendance à s'atténuer progressivement. Chaque personne avance à son propre rythme, et il n'existe pas de calendrier universel pour faire son deuil.











