J'ai fini par comprendre que les personnes les plus accomplies autour de moi étaient aussi les plus seules.
Ce n'a pas été une grande révélation. Plutôt quelque chose que l'on remarque petit à petit, jusqu'au jour où l'on ne peut plus l'ignorer. La première fois, ça m'a frappée chez une amie. Une carrière que beaucoup lui envient, sa propre entreprise, une vie bien réglée. La dernière fois que nous nous sommes vues, elle m'a lancé : « Parfois, je passe des jours sans qu'un seul être humain m'adresse la parole. »
Elle l'a dit en riant. Mais derrière ce rire, il y avait quelque chose qui n'avait rien de drôle. Je connaissais ce rire. Il m'était déjà arrivé de l'avoir. Alors j'ai commencé à observer les autres, aussi.
Ce schéma que je ne voulais pas voir
Plus quelqu'un avançait, plus il accomplissait de choses, plus ses relations semblaient se vider. Non pas parce que les gens autour devenaient mauvais, mais parce que la réussite transforme lentement le milieu dans lequel on évolue. Le cercle change. Celui qui monte voit d'autres monter avec lui, ou au contraire d'autres rester en bas, et la distance grandit sans que personne ne l'ait vraiment voulu.
Les vieux amis finissent parfois par s'éloigner, parce qu'il est difficile de rester aussi spontané avec quelqu'un dont la vie a pris un tour visiblement différent. Et les nouveaux relèvent souvent davantage du contact que de l'amitié. Quelque part entre les deux se trouve une personne joignable par tout le monde, mais qui n'a le sentiment d'être proche de personne.
Pourquoi personne n'en parle
Parce que de la réussite, on est censé dire que c'est bien. Que ça valait la peine. Que ça en valait le prix. Et c'est vrai, mais pas totalement. La vérité, c'est aussi que réussir est souvent une aventure solitaire. Le genre de concentration, de ténacité et d'énergie qui mène à de vrais résultats laisse généralement peu de place au reste. Aux relations, aux soirées improvisées, au simple fait d'être là pour quelqu'un sans que cinq autres choses ne tournent en boucle dans votre tête.
Et personne ne dit non plus qu'un poste plus élevé signifie parfois qu'on ne peut plus se plaindre, se confier ou se montrer vulnérable aussi librement. Parce qu'autour de vous, tout le monde attend de vous que vous soyez le point stable. Celui qui résout, qui sait, qui va bien. Et le jour où vous montrez que ce n'est pas toujours le cas, c'est comme une surprise.
L'amitié qui a changé
J'avais une amie avec qui je me voyais chaque semaine, pendant des années. Puis sa vie a commencé à prendre son envol, dans le bon sens, méritée. Le temps s'est raréfié, puis les sujets communs aussi. Nous ne nous sommes pas fâchées. Nous nous sommes simplement éloignées, comme deux bateaux partant dans des directions différentes, sans qu'aucun ne fasse demi-tour.
La dernière fois que nous nous sommes vues, elle m'a confié que l'époque où elle avait moins de responsabilités lui manquait parfois. Le temps où l'on pouvait simplement être avec quelqu'un, sans but ni programme. Où l'on n'avait pas toujours à représenter quelque chose, à performer, à être à la hauteur. C'est cette phrase qui m'est restée.
Ce que j'en ai retenu
Pas que la réussite soit une mauvaise chose, ni qu'il ne faille pas chercher à avancer. Mais que les relations ne s'entretiennent pas toutes seules, et que plus votre vie est chargée, plus c'est vrai.
La solitude ne signifie pas toujours être seul. Elle peut aussi vouloir dire être entouré de gens, sans qu'aucun d'eux ne soit quelqu'un devant qui vous pourriez enfin retirer le masque.
Quelqu'un qui sait qui vous êtes quand vous ne performez pas. Quelqu'un qui n'est pas là parce que vous lui êtes utile, mais simplement parce qu'il vous aime.
Les personnes les plus accomplies que je connais le savent toutes. Simplement, la plupart ne le disent pas à voix haute. Car l'une des règles non écrites de la réussite, c'est qu'il faut paraître comblé. Quand on a obtenu ce qu'on voulait, on n'aurait plus le droit de se plaindre. Mais la solitude n'est pas une plainte. La solitude est simplement un signal : quelque chose d'important manque, et aucune réussite ne peut le remplacer.
La réussite rend-elle vraiment plus seul ?
Pas la réussite en soi, mais ce qu'elle exige : la concentration, l'énergie et le temps qu'elle réclame laissent souvent peu de place aux relations et à la spontanéité.
Pourquoi les personnes qui réussissent parlent-elles si peu de leur solitude ?
Parce qu'une règle non écrite veut qu'on paraisse comblé. Quand on a obtenu ce qu'on voulait, on estime ne plus avoir le droit de se plaindre, alors on se tait.
Peut-on se sentir seul même entouré de monde ?
Oui. La solitude ne veut pas toujours dire être physiquement seul. C'est aussi être entouré sans avoir personne devant qui l'on peut enfin retirer le masque.
Comment préserver ses amitiés quand la vie devient très chargée ?
En gardant à l'esprit que les relations ne s'entretiennent pas toutes seules. Plus votre emploi du temps est plein, plus il faut y accorder une attention consciente.











