Article d'opinion — Barbara Dubois
Il existe dans nos têtes une hiérarchie implicite des loisirs. Certains « valent quelque chose », d'autres ne sont que du temps passé. Et, étrangement, ce qui est surtout pratiqué par les hommes est perçu comme technique, stimulant, voire utile. Ce que font les femmes, lui, est jugé « mignon », « sympa » — mais pas vraiment sérieux.
On sait d'où ça vient. Le patriarcat a structuré nos représentations bien avant qu'on soit en âge de les questionner. Ce qui est plus troublant, c'est qu'on continue de le reproduire, souvent sans même s'en rendre compte.
Ce n'est pas l'activité qui compte, c'est qui la pratique
Si on met de côté les préjugés une seule seconde, le raisonnement s'effondre assez vite. Piloter un drone n'est pas une activité « plus intelligente » que décorer un intérieur. Aucune des deux ne sauve le monde. Aucune des deux n'est productive au sens classique du terme. Et pourtant : l'une est spontanément associée à la maîtrise technique, l'autre réduite à une histoire de coussins bien disposés — alors que les deux demandent un vrai savoir-faire.
La vraie valeur d'un loisir — ce qu'il apporte, ce qu'il exige — ne compte finalement pas beaucoup dans l'équation. Ce qui compte, c'est ce qu'on lui associe. Et ce qu'on lui associe dépend surtout de qui le pratique.
Les hobbies masculins sont facilement auréolés d'une certaine gravité. Ils deviennent des projets, des systèmes, des compétitions. Un simple intérêt se transforme vite en performance : des résultats mesurables, une progression, une communauté où l'on se compare et où l'on se jauge.
« Je le fais parce que ça me plaît » — et alors ?
Les loisirs féminins, eux, restent souvent dans la catégorie « je fais ça parce que ça me fait du bien » — ce qui est pourtant une raison parfaitement valable. Sauf que cette absence de prétention devient un argument pour ne pas les prendre au sérieux. Comme si le fait qu'une activité ne cherche pas à être plus qu'elle-même signifiait automatiquement qu'elle est moins.
Et c'est là que quelque chose me dérange profondément : pourquoi un loisir devrait-il être « utile » ? Pourquoi devrait-il justifier son existence ? Si quelque chose vous détend, vous ressource, vous procure de la joie — est-ce que ce n'est pas suffisant ?
Il semblerait que non. Et il ne suffit pas non plus que le loisir soit mesurable, comparable et quantifiable. Il faut encore qu'il soit perçu comme plus important — ou du moins que l'on puisse le croire — que ce que font les femmes.
Il y a un autre parallèle qui suit exactement la même logique : la façon dont on évalue les compétences traditionnellement « masculines » ou « féminines ». Changer un pneu, par exemple, est perçu par beaucoup comme une compétence sérieuse et pratique. Et c'est vrai que ça l'est. Mais est-ce réellement plus complexe que recoudre un pantalon déchiré ? Ou est-ce simplement qu'on le regarde différemment ?
Un réflexe collectif profondément ancré
D'un côté : huile, outils, force physique. De l'autre : aiguille, fil, dextérité. On range pourtant le premier dans la case « utile » bien plus facilement que le second — non pas parce que la différence est objectivement énorme, mais parce que c'est ce que la société nous a appris à faire.
C'est peut-être ici qu'il faudrait tout repenser. Non pas pour rendre les loisirs féminins « plus sérieux », mais pour enfin regarder les choses telles qu'elles sont. Parce que tant qu'on accorde automatiquement plus de valeur à ce qu'un homme fait — simplement parce que c'est un homme qui le fait — on ne hiérarchise pas seulement des activités, on hiérarchise des personnes.
Et ce faisant, on perd l'essentiel : cette capacité à se soustraire, le temps d'un hobby, à l'obligation de tout évaluer, tout mesurer, tout classer. Et à ne plus avoir à se justifier d'exister — et d'en profiter.











