Article d'opinion — Barbara Dubois
Enfant, j'ai entendu cette phrase des dizaines de fois : « Ce n'est pas facile, mais on reste ensemble pour vous. » C'était la conclusion de toutes les disputes, le vernis posé sur les réconciliations de façade, et surtout le pilier d'une comédie familiale dans laquelle nous faisions tous semblant que les assiettes n'avaient pas volé, que les voix ne s'étaient pas élevées, que rien ne s'était passé.
À force de l'entendre, j'ai fini par ne plus la questionner. Je la traitais comme un fait établi. Quelque chose de sérieux, d'important — quelque chose dont il fallait être reconnaissant.
Mais en grandissant, cette phrase est devenue de plus en plus lourde
Le mariage de mes parents était un espace constamment sous tension, où derrière les phrases du quotidien se cachait une insatisfaction jamais vraiment nommée. Les disputes n'étaient pas rares — elles étaient régulières. Parfois silencieuses, le plus souvent bruyantes.
Enfant, je ne me disais pas « c'est un mauvais mariage ». Je me disais plutôt « c'est ça, la vie ». Que toutes les familles vivaient quelque chose de similaire, en silence, sans en parler.
Et puis, un jour, j'ai grandi. Et j'ai commencé à voir d'autres familles. Des familles où la tension n'était pas l'état par défaut. Où les conversations n'étaient pas des champs de mines. Où le silence n'était pas menaçant, mais simplement… paisible.
Peu à peu, une pensée a pris forme en moi — une pensée que je n'osais même pas me formuler à moi-même : il aurait peut-être mieux valu que mes parents divorcent.
Non pas parce qu'ils n'étaient pas de bons parents. Non pas parce qu'ils ne nous aimaient pas. Mais parce que la qualité de leur relation a créé une atmosphère dans laquelle une grande partie de mon enfance s'est déroulée sous tension.
Un foyer monoparental, mais apaisé, aurait peut-être offert une base plus solide. Un espace où l'on n'a pas besoin de surveiller en permanence les changements d'humeur, de déchiffrer les conflits non dits, de s'adapter à la friction constante entre deux personnes qui ne s'entendent plus.
Dans ce contexte, l'affirmation « on est restés ensemble pour vous » prend un poids encore plus écrasant. Parce que si on la prend au sérieux, on se retrouve quelque part responsable d'une décision qu'on n'a jamais prise. Et adulte, la question reste là, suspendue : suis-je censée être reconnaissante pour quelque chose qui m'a aussi fait du mal ?
La vérité, bien sûr, est toujours plus complexe
On peut aimer ses parents et voir, en même temps, l'impact que certaines de leurs décisions ont eu sur nous. On peut ressentir de la gratitude pour ce qu'ils ont donné, et de la tristesse pour ce qu'ils n'ont pas su se donner l'un à l'autre.
Et on peut aussi dire tout haut que le plus grand cadeau que des parents puissent offrir à un enfant, ce n'est pas de rester ensemble à tout prix. C'est de lui offrir au moins un foyer où il fait bon respirer.
Aujourd'hui, je n'attends plus que ma famille soit d'accord avec moi sur ce point. Et je ne cherche pas non plus à réécrire notre histoire.
Mais j'ai appris que derrière la phrase « on est restés pour vous », il n'y a pas que de l'amour. Il y a parfois aussi la peur, l'impuissance, et peut-être une forme d'illusion — celle de croire qu'on fait un sacrifice pour l'autre, alors qu'on est simplement incapable de sortir d'une situation qui ne fonctionne plus.











