J'avais préparé cet entretien pendant des mois. Réécriture du CV, fiches de réponses, entraînement devant le miroir pour paraître à la fois détendue et confiante — j'avais tout anticipé. La conversation se déroulait parfaitement, jusqu'au moment où mon futur responsable s'est adossé à son siège et m'a demandé, très naturellement, si je prévoyais d'avoir des enfants dans un avenir proche. J'ai d'abord cru avoir mal entendu. Mais non — il attendait ma réponse, l'air parfaitement serein.
Le moment où tout s'est figé
Je me souviens d'un silence soudain dans la pièce. La responsable RH assise à côté de lui a baissé les yeux une fraction de seconde, feignant de prendre des notes — et j'ai compris à cet instant qu'elle aussi savait que quelque chose clochait. Lui, en revanche, attendait ma réponse comme s'il venait de poser la question la plus anodine du monde.
À ce moment-là, je n'ai pas réfléchi à la légalité de la question. J'ai surtout senti que refuser de répondre m'aurait immédiatement rendue suspecte, comme si j'avais quelque chose à cacher.
J'ai dit que je ne prévoyais pas d'enfants pour l'instant, ce qui était vrai — mais pendant toute la réponse, je n'ai pensé qu'à une seule chose : est-ce que ça allait jouer contre moi ?
Avec le recul, c'est précisément là que résidait le problème : la question, en elle-même, avait déjà changé la façon dont ils me regardaient, quelle que soit ma réponse.
Ce que j'ai appris par la suite
Ce n'est que quelques semaines plus tard, en racontant l'histoire à une amie qui travaille dans les ressources humaines, que j'ai compris ce qui s'était vraiment passé.
En France, poser des questions sur la vie familiale ou le projet de maternité lors d'un entretien d'embauche est illégal. Le Code du travail et les textes relatifs à l'égalité de traitement interdisent toute discrimination fondée sur la situation familiale ou la grossesse — réelle ou envisagée. Une telle question peut constituer une discrimination directe.
L'employeur n'a, en principe, aucun droit de savoir si une candidate envisage d'avoir des enfants, ni quand. C'est une donnée strictement personnelle qui ne peut pas influer sur une décision d'embauche. Seules des contraintes très spécifiques liées à la sécurité au travail pourraient justifier une exception — et certainement pas pour un poste de bureau.
Mon amie m'a aussi confié que, dans les faits, ce type de question reste fréquent, surtout dans les structures où ce sont les managers eux-mêmes qui conduisent les entretiens, sans formation juridique particulière.
Pourquoi je n'ai rien dit sur le moment
J'aurais pu, poliment, signaler que cette question n'avait pas de rapport avec mes compétences professionnelles. Mais sur le moment, tous mes instincts me disaient que la moindre résistance m'éliminerait d'office.
C'est toute la réalité d'un entretien d'embauche : on n'est pas en position de défendre ses droits. En face de vous se trouve quelqu'un qui va décider de votre avenir professionnel, et tout ce que vous voulez, c'est faire bonne impression. Ce déséquilibre de pouvoir est précisément ce qui pousse tant de candidats à répondre à des questions qu'ils savent pourtant inappropriées — voire illégales.
Ce que je ferais différemment aujourd'hui
Aujourd'hui, je sais que je n'étais pas obligée de répondre. Si la situation se reproduisait, je poserais calmement une question en retour : en quoi cela est-il pertinent pour ce poste ? Sans agressivité, mais avec clarté.
J'ai aussi compris qu'une telle question en dit long sur la culture d'une entreprise. Si dès l'entretien on s'autorise ce genre de remarque, il y a peu de chances que l'environnement de travail soit réellement bienveillant pour celles qui souhaitent fonder une famille.
J'ai finalement obtenu ce poste, et j'y ai travaillé deux ans avant de partir de mon propre chef. Je n'ai jamais su avec certitude dans quelle mesure ma réponse avait pesé dans leur décision. Mais depuis, avant chaque entretien, je me prépare aussi à ça — pas seulement à répondre aux questions, mais à savoir où je trace mes limites.
C'est peut-être la leçon la plus importante de toute cette histoire : il ne suffit pas de préparer ses réponses. Il faut aussi savoir ce à quoi on n'est pas obligée de répondre.
Est-ce vraiment illégal de poser cette question en entretien ?
Oui. En France, interroger une candidate sur ses projets de maternité ou sa situation familiale lors d'un entretien d'embauche est contraire au Code du travail et aux lois sur l'égalité de traitement. Cela peut être qualifié de discrimination directe.
Que faire si on vous pose une question illégale en entretien ?
Vous n'êtes pas obligée de répondre. Vous pouvez poliment demander en quoi cette question est pertinente pour le poste. Vous pouvez aussi choisir de répondre sans vous y sentir contrainte, ou de signaler l'incident après l'entretien auprès du Défenseur des droits.
Faut-il dénoncer ce type de pratique ?
C'est une décision personnelle. Comme le montre ce témoignage, le rapport de force lors d'un entretien rend souvent la chose difficile sur le moment. Mais après l'entretien, il est possible de signaler les faits à des organismes compétents, notamment le Défenseur des droits.
Une question illégale en entretien signifie-t-elle que l'entreprise est à fuir ?
Pas nécessairement, mais c'est un signal d'alerte sérieux. Comme l'explique l'auteure de ce témoignage, ce type de question révèle souvent une culture d'entreprise qui n'a pas intégré les enjeux d'égalité professionnelle — ce qui peut avoir des conséquences concrètes sur les conditions de travail.











