Il existe un nouveau type de silence que je remarque de plus en plus souvent dans mes conversations entre amis. Pas celui, confortable, qui s'installe quand on n'a plus rien à se dire et qu'on reste simplement bien, côte à côte. Non. Celui où je sens que mon ami me raconte quelque chose qui a déjà été discuté, analysé, tranché — mais pas avec moi.
Je le découvre de plus en plus : une partie des questions que se posent mes amis, ils ne me les adressent plus, ni à leurs proches, mais à un chatbot. Dilemmes amoureux, décisions professionnelles, petites incertitudes du quotidien : les réponses existent déjà, elles sont juste nées dans une autre « conversation ».
Et en parallèle, une sensation étrange a commencé à me travailler. Comme si nous ne parlions plus seulement entre nous, mais qu'un tiers était désormais toujours assis à la table.
Je ne veux pas diaboliser ChatGPT
Au contraire, je vois à quel point l'outil peut être utile. Rapide, patient, jamais lassé par les questions, jamais en retard pour répondre. Dans certaines situations, il peut être un vrai point d'appui, quand on cherche simplement à mettre de l'ordre dans ses propres pensées.
Et pourtant, quelque chose a changé dans notre façon d'être les uns avec les autres. Avant, quand quelqu'un doutait, il appelait. Il écrivait un long message, ou passait juste pour un café. La réponse n'était pas immédiate, souvent même pas claire. Mais il y avait, dedans, la voix de l'autre, son histoire, son vécu.
Aujourd'hui, je reçois souvent après coup la « réponse » que quelqu'un a déjà formulée ailleurs, sans en avoir discuté avec moi. À première vue, cela semble anodin. Efficace, même. Pourquoi ne pas demander une aide rapide à un outil, s'il est à portée de main ?
Puis, peu à peu, j'ai remarqué autre chose. Il y a de moins en moins de vraies questions qui me sont adressées. Pas les grandes conversations qui changent une vie — celles-là se raréfient moins. Mais les petites. Celles dont se compose vraiment une amitié. Ce fameux « tu penses que j'ai bien fait ? », ou « toi, tu ferais quoi à ma place ? ». Ce sont ces instants-là où l'on ne se contente pas de donner un conseil : on est présent dans la vie de l'autre.
ChatGPT a toujours une réponse à ces questions. Sauf qu'il ne connaît pas notre passé commun. Il ne sait pas ce que c'était de revivre trois fois la même mauvaise décision. Il ne se souvient pas de ce fou rire pour une histoire totalement absurde, un soir, dans le tramway.
Il donne des réponses réfléchies, bien construites, intelligentes, mais sans âme.
Si ces réponses sont accessibles partout, tout le temps, que reste-t-il de ce que l'on s'offre les uns aux autres ?
Un de mes amis me racontait récemment qu'il avait « digéré » en partie une dispute de couple avec l'aide d'une IA. Ça l'avait aidé à y voir plus clair, disait-il. Je le crois volontiers. Mais je me suis surpris à regretter de ne pas avoir traversé ce sujet avec lui du début à la fin, plutôt que d'en recevoir une version déjà filtrée par un intermédiaire.
Il ne s'agit pas d'être jaloux de la technologie. Il s'agit plutôt de voir que le centre de gravité de nos relations se déplace sans qu'on s'en rende compte. La question n'est plus de savoir vers qui l'on se tourne en premier, mais vers qui l'on se tourne, tout court.
Parfois je me demande : si mes amis peuvent tout demander à une machine, que deviens-je, moi, dans ce système ? Une alternative ? Un souvenir ? Ou encore quelqu'un dont l'avis compte, même s'il n'est pas parfaitement structuré, et qu'il n'arrive pas dans la seconde ?
À ces questions, je n'ai pas encore de réponse. La seule chose sûre, peut-être, c'est que — sans trop savoir pourquoi — j'aimerais qu'on me demande encore, parfois, en premier.
Est-ce que confier ses problèmes à ChatGPT abîme les amitiés ?
Pas nécessairement. L'outil peut être utile pour clarifier ses pensées. Mais quand il remplace les petites questions du quotidien que l'on se posait entre amis, le lien perd peu à peu de sa profondeur.
Pourquoi les petites questions comptent-elles autant dans une amitié ?
Parce que ce sont elles qui construisent réellement une amitié. Demander « tu penses que j'ai bien fait ? » n'est pas qu'une recherche de conseil : c'est une manière d'être présent dans la vie de l'autre.
Qu'est-ce qu'une IA ne peut pas offrir dans une conversation ?
Elle ne connaît pas votre passé commun. Elle ne se souvient pas des fous rires, des décisions revécues ensemble, ni du vécu partagé. Ses réponses sont intelligentes et bien construites, mais sans âme.
Faut-il arrêter d'utiliser ChatGPT pour ses doutes personnels ?
Non, l'article ne le suggère pas. Il invite plutôt à rester conscient de la place que prend l'outil, pour qu'il ne remplace pas complètement les personnes dont l'avis compte vraiment pour nous.











