Récemment, j’attendais nos enfants devant l’école avec quelques mamans. En essayant de passer le temps avec une conversation polie, la maman d’une camarade de ma fille a soupiré et a timidement raconté qu’elle allait chez la manucure cet après-midi, même si elle a déjà reporté deux fois son rendez-vous. Ses ongles ont bien repoussé, et elle se sent presque gênée de demander un nouveau créneau, même si elle en aurait besoin, car elle culpabilise : la maison est en désordre, il faudrait laver la tenue de sport de l’enfant, et il faut rattraper les devoirs de maths à cause d’une maladie la semaine dernière. À la fin de son récit, on sentait qu’elle aimerait que ses ongles soient enfin parfaits, mais qu’elle songerait presque à annuler, juste pour ne pas se sentir égoïste.
Avec les autres mamans, nous l’avons tout de suite encouragée : elle mérite ce moment, et même plus. Toute la semaine, elle court pour sa famille, s’occupe, organise, prépare, veille et assure. Si quelqu’un mérite de prendre soin d’elle, c’est bien elle. Elle acquiesçait, mais on voyait qu’elle se disputait encore intérieurement — comme si le repos était le luxe le plus controversé qu’une mère puisse s’accorder.
Et là, debout, j’ai pensé : si c’est si facile de voir quand quelqu’un est trop dur avec lui-même, pourquoi ne voyons-nous pas cela en nous ? Pourquoi est-ce naturel de ne s’autoriser à se reposer que si on peut justifier cela par une raison « utile » ? Pourquoi devons-nous dire « je serai une meilleure mère reposée » au lieu de simplement reconnaître « je suis aussi importante que n’importe qui dans la famille » ?

En tant que mères, nous avons ce talent particulier de nous mettre en retrait.
Souvent, sans même s’en rendre compte, tout le reste et tout le monde devient prioritaire — le travail, les besoins des enfants, l’infinité des tâches ménagères, la montagne de choses à faire.
Nous sacrifions du temps, de l’énergie, du sommeil, parfois même notre bien-être physique et mental. Et tout cela, bien sûr, par amour.
Qui ne voudrait pas le meilleur pour son enfant ? Mais est-ce vraiment ce dont ils ont besoin quand on s’épuise ainsi ?
Ces dernières années, je réfléchis beaucoup à ce que ma fille voit. Elle voit que je construis sa vie, que je prends soin d’elle, que j’organise ses journées — mais elle voit aussi à quel point je m’assois rarement, à quel point je m’autorise rarement à ne rien faire. Elle voit que le repos ne rentre dans mon emploi du temps que si j’ai tout accompli avant. Ce qui, évidemment, n’arrive jamais.
Pourtant, je voudrais qu’elle reconnaisse ses propres limites. Qu’elle sache que son corps et son esprit ne sont pas des ressources infinies, et que ce n’est pas une honte de s’arrêter et de se reposer. Je souhaite qu’elle ait le courage de dire non quand on lui demande trop. Qu’elle ne tombe pas dans ce schéma transmis de génération en génération, où une femme — surtout une mère — est bonne seulement si elle fait toujours, court toujours, est toujours là pour les autres.
Mais comment lui apprendre tout cela si moi-même je n’ose pas me reposer ? Si je ne me mets jamais en priorité, ne transmettant ainsi que la pression inscrite en nous : qu’une mère a toujours quelque chose à faire ? Que celle qui ose s’asseoir fait forcément mal son travail ? Que la fatigue doit être cachée, et les limites, dissimulées ?
Les enfants apprennent par l’exemple — pas par ce qu’on dit, mais par ce qu’on fait.
Si je veux que ma fille se considère assez importante pour prendre soin d’elle, je dois d’abord apprendre à faire cela moi-même. Si je veux lui apprendre à oser se reposer, je dois aussi apprendre à me reposer.
Et ce n’est pas la partie la plus facile de la maternité : s’autoriser ce qu’on offrirait instinctivement à notre enfant. Accepter que notre bien-être n’est pas de l’égoïsme, mais une condition essentielle. Que le repos n’est pas une récompense, mais un besoin. Que notre enfant grandira en adulte sain et respectueux de lui-même en voyant que sa mère sait aussi prendre soin d’elle avec amour.
Je veux transmettre à ma fille que le temps pour soi n’est pas un luxe. Que la recharge n’est pas de la paresse. Que le repos n’est pas une faiblesse. Mais pour cela, je dois d’abord l’apprendre moi-même.











