Tribune : Borka Schuszter
Difficile de contester que l'amour de soi est important. C'est peut-être même l'un des plus beaux cadeaux qu'on puisse s'offrir. Cette capacité à être patient et bienveillant non seulement avec les autres, mais aussi avec soi-même, peut littéralement changer une vie. Savoir apprécier ses réussites, se pardonner ses erreurs et cesser de mesurer sa valeur uniquement à ses performances : voilà peut-être l'un des vrais buts de l'existence.
Pourtant, ces dernières années, j'ai de plus en plus le sentiment que quelque chose a dérapé. Non seulement l'amour de soi est une chose qu'on ne nous a pas apprise enfant et que nous devons apprivoiser à l'âge adulte, mais en plus il est devenu une véritable industrie. Un marché gigantesque qui cherche à nous vendre des livres, des formations, des ateliers, des compléments alimentaires, des carnets, des applications et des programmes de bien-être. Le message semble positif : prends soin de toi.
Le problème, c'est que ces publicités laissent souvent entendre une chose : si tu n'achètes pas ça (aussi !), c'est que tu ne prends pas assez soin de toi.
Il y a toujours une nouvelle habitude à adopter. Une nouvelle routine du matin. Une vitamine de plus. Une formation supplémentaire. Une méthode inédite pour devenir quelqu'un de meilleur, de plus conscient, de plus sain, de plus productif et de plus équilibré.
Le piège dans lequel on tombe
Et pendant qu'on essaie de progresser au nom de l'amour de soi, on ne remarque même pas qu'on est en train de tomber dans un piège. Car l'objectif de ces entreprises n'est pas qu'on aille bien au point de ne plus avoir besoin d'elles. Leur objectif, c'est qu'on continue à désirer un mieux-être promis, et qu'on soit prêt à payer pour l'obtenir.
J'ai moi aussi été prise dans cet engrenage pendant longtemps. Je lisais des livres, j'écoutais des podcasts, je suivais des experts et des influenceurs. Partout, on me montrait qu'il restait quelque chose à améliorer. Je pouvais être une mère plus attentive. Une employée plus efficace. Une femme plus en forme. Une personne plus sereine. Une meilleure partenaire. Plus organisée, plus saine, plus équilibrée.
Au début, tout cela semblait inspirant. Puis, à un moment, j'ai compris que je ne progressais plus : je me flagellais. Chaque nouveau conseil renforçait en moi l'idée qu'il me manquait quelque chose. Que je faisais quelque chose de travers. Que, quelque part, je n'étais toujours pas assez.
Quand j'étais triste, je voulais aussitôt me « réparer ». Quand j'étais déçue, je cherchais la technique qui me ferait dépasser cette déception plus vite. Quand j'étais fatiguée, je me demandais quelle nouvelle habitude il me manquait pour me sentir enfin reposée.
Pourtant, c'est parfaitement normal d'être triste quelques jours. D'être déçue. D'être épuisée. Toutes les émotions négatives ne sont pas des messages d'erreur à corriger sur-le-champ. Ce sont parfois de simples réactions humaines à ce que nous traversons.
Mais l'industrie de l'amour de soi fonctionne souvent comme si l'existence même des émotions négatives était un problème. Comme si le but ultime était de se sentir bien en permanence.
Sauf que la vie n'est pas comme ça
Et l'amour de soi ne signifie pas garder un sourire figé sur le visage. Il signifie vivre pleinement chaque émotion — les bonnes comme les mauvaises — tout en sachant qu'on est assez solide pour se relever, même de cette situation-là.
Il m'a fallu du temps pour comprendre que, malgré les posts des influenceurs, il n'y a rien de grave à ne pas avaler huit vitamines et compléments alimentaires différents. Que je peux tout simplement me réjouir d'avoir le temps, entre le travail et la maternité, de faire du sport deux fois par semaine. Que je n'ai pas à culpabiliser parce que je ne compte pas mes protéines au gramme près et que je ne suis pas la dernière tendance fitness.
Il m'a fallu du temps pour en arriver là, mais aujourd'hui l'amour de soi n'est plus pour moi un énième projet à gérer. C'est bien plus la reconnaissance que je suis déjà assez bien telle que je suis. Que j'ai le droit d'avoir de mauvais jours, des failles, des projets laissés en suspens et des habitudes imparfaites, sans pour autant devoir me voir comme une personne à réparer en permanence.
Progresser, c'est une belle chose, et trouver quelque chose qui nous y aide, c'est formidable. Mais le vrai but resterait de comprendre une chose : nous sommes déjà assez. Sans une application ou un complément de plus.
L'amour de soi est-il vraiment devenu une industrie ?
Oui. Aujourd'hui, un marché immense vend livres, formations, ateliers, compléments alimentaires, carnets et applications au nom du bien-être. Le message paraît bienveillant, mais il pousse souvent à consommer davantage.
Pourquoi cette industrie peut-elle nous faire du mal ?
Parce qu'elle laisse entendre qu'il reste toujours quelque chose à améliorer. À force, on ne progresse plus, on se flagelle, en ayant l'impression de ne jamais être assez.
Est-ce mal de ressentir des émotions négatives ?
Non. Être triste, déçu ou épuisé quelques jours est parfaitement humain. Toutes les émotions négatives ne sont pas des erreurs à corriger immédiatement.
Que signifie alors vraiment s'aimer soi-même ?
C'est vivre pleinement toutes ses émotions, bonnes comme mauvaises, tout en sachant qu'on est assez solide pour se relever. C'est aussi reconnaître qu'on est déjà assez, sans une application ou un complément de plus.











