Chez mes parents et grands-parents, la loyauté était la plus grande des vertus. Intégrer une entreprise était un privilège, et l’objectif était d’y rester – idéalement jusqu’à la retraite. Un employé fidèle pendant des décennies gagnait le respect – ou du moins, c’est ce que les gens aimaient croire. Les employeurs étaient heureux que ce soit le cas, car cela les aidait à garder leurs collaborateurs même sans leur accorder la reconnaissance qu’ils méritaient.
Aujourd’hui, travailler dix ans au même endroit surprend plus qu’il ne suscite de l’admiration. Et ce n’est pas forcément un problème, à mon avis. Quand les employeurs reprochent aux jeunes générations de « manquer de loyauté », ils parlent en réalité moins de fidélité que de peur de perdre le contrôle.
Je pense que la loyauté au travail, telle qu’on la comprend souvent, est un mythe surestimé et nuisible. C’est une attente qui profite surtout à l’employeur, tout en maintenant le salarié sur place grâce à un subtil mélange de gratitude et de culpabilité.
Mais le travail n’est ni une famille, ni une relation amoureuse, ni une alliance à vie. C’est un accord commercial. Je donne mes compétences, mon temps, mon énergie, et en échange, je reçois ce dont j’ai besoin – un salaire, de la sécurité, des opportunités.
La loyauté fonctionne quand elle est réciproque. Si l’entreprise me valorise, me traite avec respect, prend soin de mon bien-être et m’offre des possibilités d’évolution, il est naturel que je veuille rester. J’ai même un client avec qui je travaille depuis plus de dix ans – mais ce n’est pas par loyauté aveugle, c’est parce que notre relation repose sur un respect mutuel. Chacun sait ce qu’il donne et reçoit, et personne n’abuse de l’autre.
Ce n’est pas de la loyauté. C’est une relation adulte, honnête et partenariale.
Le mythe de la loyauté au travail masque souvent l’absence de partenariat. L’« ambiance familiale » signifie souvent que la direction attend du salarié qu’il donne plus qu’il ne reçoit. Qu’il fasse des heures supplémentaires « parce qu’on a besoin de tout le monde ». Qu’il réponde aux e-mails du week-end « parce que le projet compte pour toi aussi ». Et si tu remets ça en question, tu es vu comme ingrat, « pas loyal », quelqu’un qui ne travaille que pour le salaire. Mais sinon, pourquoi travaillerions-nous ?
Le mot loyauté porte en lui une forme de chantage émotionnel. Il suggère que la bonne personne tient bon – même si elle se sent mal, épuisée, exploitée. Comme si partir était une trahison, plutôt qu’une décision mûre de reconnaître que quelque chose ne nous sert plus.
Je refuse de me sentir coupable de partir quand un emploi ne m’apporte plus assez, ni professionnellement ni humainement. Ce n’est pas de l’infidélité, c’est de l’estime de soi.
La génération actuelle n’est pas moins loyale, elle est juste plus consciente. Nous refusons que la loyauté signifie supporter jusqu’à l’épuisement. Nous ne pensons pas que passer vingt ans dans une entreprise soit une vertu en soi, surtout sans évolution, respect ou satisfaction. Nous préférons changer quand cela nous rapproche de la vie que nous voulons vivre.
La loyauté au travail n’est plus une question morale, mais une décision stratégique. Je reste si ça en vaut la peine – pas seulement financièrement, mais humainement aussi.
Et si certains appellent ça de l’égoïsme, c’est sûrement qu’ils viennent d’un système où la valeur d’un salarié se mesure à sa capacité à s’oublier pour les autres.
Moi, je ne veux pas participer à ça.











