Parfois, je me sens comme un animateur raté à la maison, car mon invité (mon propre enfant) prend pour une offense le fait que je ne lui propose pas une activité révolutionnaire. De préférence, quelque chose qu’on n’a jamais fait auparavant.
On est là, désemparés dans le salon, à côté de la chambre remplie de jouets, et pourtant, la phrase inquiétante revient toujours :
« Maman, je vais mourir, je m’ennuie trop ! »
J’ai tout essayé. J’ai montré l’étagère pleine de jouets, les LEGO tant désirés pour lesquels une bonne partie de notre salaire est partie avant Noël. Puis les cahiers de coloriage, les jeux de cartes et de société avec lesquels on s’amusait tellement il y a quelques années. Rien. Je sais pourtant que si je cède et laisse la tablette ou la télé prendre le relais, je n’entendrai plus pendant des heures ces plaintes sur la vie si triste.
Le piège du bonheur instantané
On pourrait pointer du doigt n’importe qui, mais c’est notre génération de parents qui a offert pour la première fois un biberon numérique à ses enfants. Certes, on voulait juste un moment de calme pour boire un café ou passer un appel important sans bruit de fond.
Mais le résultat reste le même : la génération Alpha, née après 2010, a grandi dans un monde où tous leurs désirs sont à portée d’un simple clic.
Cette gratification immédiate a profondément modifié leur façon de penser.

Je le constate : la patience n’est pas une vertu pour eux, mais un concept presque inconnu. Pourtant, j’avais tout pour passer beaucoup de temps dehors avec ma fille. Et je l’ai fait ! Jusqu’à l’école, pas de gros soucis. Mais quand elle est entrée dans la préadolescence tout a changé. La pression des pairs est arrivée, et avec elle la séparation naturelle, accompagnée de rébellion. Malheureusement, tout cela se passe dans un monde saturé de dopamine artificielle, qui a tellement élevé leur seuil de stimulation que la vraie vie – un pré fleuri dans le vent ou un jeu de société « lent » – paraît douloureusement grise et ennuyeuse.
Pourquoi sommes-nous devenus les managers de nos propres enfants ?
Je fais attention à ne pas être une « maman hélicoptère », même si je vois que beaucoup de parents des générations X et Y tombent dans ce piège. Trop protéger et organiser chaque minute de la vie de l’enfant, c’est en fait jeter de l’huile sur le feu : si on ne les laisse jamais seuls avec le silence, ils n’apprendront jamais à se débrouiller. Mais je l’avoue, trouver l’équilibre est compliqué, car mon parcours d’enfant est très différent de celui de ma fille. J’ai souvent ressenti la solitude, et même si aujourd’hui je regarde le passé avec tendresse et gratitude pour l’autonomie que cela m’a donnée, ça n’a pas été facile. Il m’a fallu longtemps pour me libérer de mes angoisses d’adulte face aux tâches du quotidien.
C’est pourquoi je voulais que sa vie soit différente – plus simple et plus soutenue. Mais j’ai compris que si j’enlève tous les obstacles, je lui ôte aussi la force intérieure qui lui permettrait notamment de gérer l’ennui et la solitude.
Trop divertir un enfant ne l’aide pas, ça prolonge juste son sentiment de perte sans stimulations extérieures.

L’enfance qui disparaît derrière les écrans
Beaucoup de parents souffrent aujourd’hui de voir leur enfant fixer son téléphone d’un regard vide, presque coupé du monde extérieur. Les experts sonnent l’alarme pour les symptômes physiques comme la sécheresse oculaire ou les maux de tête, mais l’usure mentale est encore plus inquiétante : les algorithmes déshabituent les enfants (et nous aussi) de l’attention profonde. Je lutte chaque jour pour limiter le temps d’écran, mais avec l’adolescence, c’est un combat qui semble de plus en plus perdu d’avance.
Et parfois, en tant que parent, on manque aussi d’énergie
Je consacre souvent des week-ends entiers à organiser des activités intéressantes et stimulantes pour la famille, mais dernièrement, ma fille me dit de plus en plus souvent « il ne s’est rien passé d’intéressant ». Ça me touche, bien sûr, mais je sais qu’il faut accepter que cela fait partie de sa rébellion adolescente. À un moment, en tant que parent, il faut prendre du recul et comprendre que nos enfants veulent surtout vivre leurs expériences et leurs liens avec leurs amis et pairs. Je ne suis pas complètement pessimiste : autour de moi, je vois que les jeunes ne se sont pas éloignés les uns des autres, ils se connectent simplement différemment, souvent sur d’autres plateformes que nous.
Alors, quelle est la réponse à l’ennui ?
Avant tout, il faut réaliser qu’en tant que parents, notre rôle n’est pas de divertir sans arrêt. Au contraire, on fait le plus grand bien à nos enfants en les laissant souvent « souffrir » un peu de l’ennui.
L’ennui n’est pas un problème à résoudre, mais le berceau de la créativité.
On ne peut pas et on ne doit pas éliminer la technologie autour de nos enfants – c’est leur monde –, mais il faut les aider à trouver un équilibre, ce qui est souvent difficile aussi pour nous, adultes.
Nous avons nos erreurs générationnelles, mais pas besoin de nous flageller : nous faisons face à une armée d’algorithmes conçus par les ingénieurs les plus brillants pour capturer notre attention. Notre responsabilité est donc de oser être les « méchants », de prendre le téléphone, et de laisser nos enfants s’ennuyer vraiment de temps en temps – c’est ainsi qu’ils découvriront que le monde est bien plus fascinant que ce qu’un écran peut montrer.











