Quand j’étais enfant, c’était naturel d’aller chez notre médecin de famille en cas de maladie. Il me connaissait personnellement, connaissait l’historique médical de ma famille et m’orientait vers le spécialiste adapté si besoin. Honnêtement, je ne saurais dire quand il est devenu évident que demander des soins médicaux implique presque toujours cette question : soins privés ou soins publics ?
Pour décider, il faut considérer plusieurs aspects : prix, temps, qualité, patience, estime de soi. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement le motif de la consultation qui compte, mais aussi ce que nous sommes prêts à supporter et ce que nous pouvons nous permettre.
Beaucoup choisissent désormais les cabinets privés dès que possible. Un rendez-vous rapide, un accueil chaleureux, un environnement propre et une attention personnalisée sont des arguments solides, surtout quand la santé est en jeu et qu’on se sent vulnérable.
D’autres ne songent même pas à chercher une option « payante ». Pas par manque d’envie, mais simplement parce que ce n’est pas dans leur budget. Ils patientent des mois, parfois des années, espérant que leur rendez-vous arrive à temps et qu’ils reçoivent de vrais soins.
Pour ma part, je me situe entre les deux. Si c’est vraiment nécessaire, je paie pour du privé — mais je ressens toujours le poids de cette dépense. Alors je réfléchis bien avant de décider. Et c’est étrange à dire, mais ce choix est souvent profondément personnel et douloureux. Je me demande : qu’est-ce que je suis prête à supporter ? Où se trouve la limite où non seulement mon corps, mais aussi mon estime de moi-même est blessée ?
50 euros par an pour un peu d’humiliation, ça passe ?
Pour les dépistages gynécologiques, je vais en consultation publique. Je sais que le médecin est souvent pressé, parfois un peu brusque, voire condescendant. Ça fait des années que je le constate, sans incident majeur. Et comme le dépistage privé est très cher, je me dis que je peux supporter ça une fois par an. Même si j’aimerais qu’on me traite avec un peu plus d’humanité, qu’on me rassure par un mot gentil ou un geste, qu’on me montre que je contrôle la situation et mon corps, je ne pourrais pas payer 40 à 50 euros juste pour qu’on me parle gentiment dans cette situation.
C’est ironique, non ? Je paierais pour mon corps, mais en réalité c’est ma dignité qui a un prix. Et il y a des compromis que je suis prête à faire. Le dépistage en fait partie. C’est désagréable, mais acceptable.
Quand il s’agit de mon enfant, je ne transige pas

Avec ma fille, c’est différent. Récemment, j’ai remarqué qu’une de ses dents commençait à se décolorer, probablement une carie. Dès le début, j’ai su qu’elle n’irait pas en consultation publique. Pas parce que je doute des professionnels, mais parce qu’un système surchargé ne peut pas offrir ce dont elle a besoin : patience, écoute, construction de confiance.
Pour ma fille atteinte du syndrome d’Asperger, une nouvelle consultation n’est pas juste un premier rendez-vous, c’est une expérience potentiellement effrayante, excessive, voire traumatisante. En privé, on peut — moyennant finance — consacrer le premier rendez-vous à la découverte, à l’installation dans le fauteuil, à l’explication de ce qui se passera ensuite. Cela peut rassurer n’importe quel enfant, mais pour un enfant sur le spectre, c’est essentiel. Le système public n’a pas cette capacité — il manque de temps.
Pour un enfant, il n’y a pas de question : je ne l’emmène pas là où elle ne recevra pas l’attention adaptée. Sa sécurité et son bien-être psychologique ne sont pas négociables.
Le prix de la décision : argent, dignité, poids émotionnel
La partie la plus difficile de ce jeu d’échecs n’est pas vraiment l’argent, aussi surprenant que cela puisse paraître. C’est de peser à chaque situation combien vaut ma dignité. Combien de fois puis-je me permettre d’être vulnérable ? Combien de fois dois-je accepter un mauvais traitement simplement parce que c’est « gratuit » ? Tout en sachant que les soins publics ne sont pas gratuits non plus, puisque j’ai déjà payé à travers mes cotisations sociales.
Et ceux qui n’ont pas le choix ?
Le pire, c’est de savoir que moi, même si c’est difficile, je peux choisir. Je peux décider pour mon enfant. J’ai la marge de manœuvre, le temps, la force d’économiser et de payer quand c’est nécessaire.
Mais je sais que beaucoup ne peuvent pas. Ils n’ont pas d’alternative, pas de « si je dois, j’irai en privé ». Ils attendent. Ils espèrent. Et ils encaissent ce qu’on leur impose.
Souvent, j’ai l’impression que dans cette question, ce n’est pas seulement notre santé qui est en jeu. Le système mesure aussi notre valeur — et il semble que dans ce pays, ceux qui ne peuvent pas ouvrir leur porte-monnaie ne valent pas grand-chose.











